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La "menace fantôme" ou la numérisation du cinéma

lundi 23 octobre 2006


Ce texte est une version « pre-print » de la communication de David Mabillot au colloque international « Mutations des industries de la culture, de l’information et de la communication » le 27 septembre 2006. (www.observatoire-omic.org)

Le cinéma numérique fait-il partie de ces technologies tant attendues mais qui n’arrivent jamais ? Fin 2006, moins d’une vingtaine de cinémas sont équipés pour la projection numérique en France (annexe 1). Sept années ont passé depuis les premières déclarations de Georges Lucas selon lesquelles la distribution numérique des films en salles s’imposerait inéluctablement et signerait en retour l’arrêt de mort de la pellicule argentique. En définitive, « Star Wars » est respectivement sorti en numérique sur quatre écrans en 1999 pour « La menace fantôme », sur un peu plus d’une centaine d’écrans en 2001 pour « L’attaque des clones » et dans deux cent soixante salles en 2005 pour « La revanche des Sith » (A. Suzzoni, 2005, pp.62-63 in Sonovision Digital Film). Paradoxalement, le numérique est au cœur du cinéma depuis plus de trente ans (annexe 2) et « contrairement à une légende tenace, Hollywood a intégré rapidement les nouvelles technologies (J. Wasko, 1995) » J. Augros in Th. Paris (2002, p.125). Leur adoption remonte aux années soixante-dix. On se souvient de Yul Bruner incarnant un cow-boy robot dans « Mondwest », un film écrit et réalisé par M. Crichton (1973) et de « l’Etoile Noire » dans « La Guerre des Etoiles » (1977) (G. Penso, 2006, p.41 in Le technicien du film ; E. Buscombe, 2004, p.64). En matière de cinéma numérique, G. Lucas et F.-F. Coppola sont des pionniers. Pendant la production de son premier opus, G. Lucas expérimente le montage numérique et met en place les bases du système acoustique digital THX (G. Camy, 2002). Peu après, F.-F. Coppola dote « Apocalypse Now » (1979) d’un son digital et intègre à « Coup de Cœur » (1982) des images numériques. Outre ces premières expériences, « Tron » (1982), réalisé par Lisberger et produit par Disney, révélera au grand public grâce à ses images de synthèse en profusion, l’arrivée des nouvelles technologies à Hollywood.

En résumé, le numérique a tout d’abord affecté la chaîne du son (dans les années soixante-dix) puis toute la post-production (montage virtuel, effets spéciaux et étalonnage) et a ensuite bouleversé la production grâce aux sorties successives de nouvelles caméras et de nouveaux formats (Digital Betacam en 1993, DV en 1995 et HD en 1998) (G. Camy, 2003 ; J.-P. Landragin, 2003, pp.40-46 in Le technicien du film). Les cinéastes du monde entier sont de plus en plus nombreux à l’adopter. « En France, Jean-Marc Barr (Too Much Flesh), Claude Miller (La chambre des magiciennes et La petite Lili), Cédric Klapisch (L’auberge espagnole), Pitof (Vidocq), André Téchiné (Loin !), Coline Serreau (Chaos), Claude Duty (Filles perdues, cheveux gras), Jean-Jacques Annaud (Le frère, sortie prochaine), Alain Corneau (Stupeur et tremblements), Yves Angelo (Sur le bout des doigts) et quelques autres n’ont pas hésité à délaisser pour un temps (ou pour toujours) l’argentique afin d’explorer les possibilités du numérique » G. Camy (2003, p.52). Le talent de ces cinéastes s’incarne dans des genres cinématographiques inédits : le cinéma d’animation, les films à nombreux effets spéciaux ou au contraire les œuvres réalisées dans la lignée du « Dogme 95 ».

Si les nouvelles technologies étendent l’univers des possibles en matière de création, elles conduisent également à la séparation de l’œuvre de la pellicule, ainsi qu’à sa déclinaison sur de nombreux supports et à sa libre circulation sur les réseaux numériques. Au milieu des années quatre-vingt-dix, la numérisation des contenus draine les importants investissements qui caractérisent la nouvelle économie. La fusion AOL - Time Warner, puis celle de Vivendi Universal, symbolisent l’alliance des réseaux et des contenus (E. Cohen, 2005). Cette euphorie n’est cependant que de courte durée : l’effondrement des valeurs Internet dévoile les difficultés techniques et économiques inhérentes à la circulation des oeuvres numérisées. D’un côté, la numérisation du cinéma se révèle particulièrement lente et complexe, de l’autre, l’alliance des tuyaux et des contenus ne semble possible qu’en adaptant progressivement l’organisation traditionnelle des industries culturelles à l’arrivée du numérique.

Ainsi, et même si « ... la phase de transition vers une chaîne entièrement numérique de l’image et du son est bel et bien amorcée, tant à la prise de vues qu’à la projection, l’étape intermédiaire des effets spéciaux et de l’étalonnage étant maintenant parfaitement opérationnelle » (P. Loranchet, 2005, p. 32 in Ecran Total), la distribution numérique reste marginale, le déploiement demeure limité (moins de 2% des 165.000 salles du monde mi-2006) et les craintes des exploitants persistent. Force est de constater qu’une partie de l’industrie du cinéma résiste au numérique.

A première vue, la projection numérique oppose distributeurs et exploitants. Tandis que les exploitants devraient concéder des investissements importants à l’acquisition d’équipements numériques coûteux, les distributeurs profiteraient d’importantes économies grâce à la baisse des coûts de copie. En outre, et par extension du raisonnement d’Olivier Bomsel et Gilles Le Blanc (2002), cette configuration conduit à étendre le pouvoir des distributeurs, gestionnaires mondiaux de l’actif versionnable (le film) et à réduire les marges de manœuvre les exploitants, responsables de l’infrastructure locale (salles de cinéma) dédiée à la version de qualité cinéma, en raison des nouvelles possibilités technique de contrôles pointus de l’usage des œuvres (notamment via les Digital Rights Management). Cette situation semble inextricable...

Cependant, trois éléments nouveaux plaident en faveur du développement de la numérisation des salles. Premièrement, les majors américaines via la Digital Cinema Initiatives (DCI) ont dévoilé leurs recommandations en matière de cinéma numérique le premier juillet 2005 et la norme AFNOR NF S 27-100 est en cours de publication. Deuxièmement, des accords publics (appels d’offres du UK Film Council) et privés (Chrisie/AIX, Thomson et nouveaux entrants) se multiplient pour équiper les salles de projecteurs numériques (annexe 3). Troisièmement, la puissante fédération des exploitants américains (The National Association of Theatre Owners NATO) se prononce finalement en faveur du déploiement de la projection numérique (mai 2006).

A partir du constat apparemment anodin du remplacement des projecteurs 35 mm par des projecteurs numériques, cet article met en évidence les profonds bouleversements auxquels l’industrie cinématographique doit faire face en rompant avec le système du « Cinéma Paradiso » pour organiser une nouvelle filière de distribution dématérialisée et sécurisée du film qui laisse la part belle aux industriels de l’informatique et des réseaux et dont les enjeux-clés restent ceux de l’identité de la salle et de la diversité de l’offre. L’application des travaux d’économie de l’information (C. Shapiro et H.R. Varian, 1998) et d’analyse stratégique (M. Porter, 2004) nous conduira à révéler la nouvelle configuration du jeu économique en matière de cinéma numérique en mettant en évidence, dans un premier temps, les changements techniques liés à la diffusion des nouvelles technologies à chaque étape de la filière (section 1) et en analysant, dans un second temps, les conséquences du repositionnement des acteurs traditionnels et de l’arrivée de nouveaux entrants pour l’industrie du cinéma, notamment en termes de diversité de l’offre (section 2).

Nous tenons à souligner l’apport de certaines contributions présentes ici à l’état diffus dans la construction de notre réflexion sur la numérisation du cinéma : J. Chang et alii (2003), N. Culkin, N. Morawetz et K. Randle (2005), FFA (CNC allemand) (2003), G. Huske et R. Vallieres (2002), M. Katz, J. Frelinghuysen K. Bhatia (2002), F. Mergier et L. Thiry (2004), OFC (Office fédéral de la culture, Suisse) (2005), C. Perschon (2001), Screen Digest (2002).


Le texte complet de cette étude(46 pages) est disponible en téléchargement (format pdf). Voir ci-contre.

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